Opinion
Éloge du pas de côté : pourquoi je refuse d'être une trajectoire conforme
Tribune. S'arrêter au milieu du trottoir, changer d'avis, ne servir à rien : ce que les logiciels de surveillance appellent une anomalie, nos villes l'appelaient autrefois la vie.
Il m'arrive de m'arrêter au milieu du trottoir, pour rien. Regarder une façade, écouter la rue, changer d'avis et revenir sur mes pas. J'ai appris récemment que ce rien porte désormais un nom dans les logiciels qui équipent les caméras de nos villes : comportement atypique. Stationnement prolongé. Anomalie.
On me dira que je n'ai rien à craindre, puisque je n'ai rien à cacher. Mais la question n'a jamais été là. Ce qui disparaît sous l'œil des machines, c'est d'abord ma liberté d'être imprévisible. Une caméra classique filmait la rue ; celle-ci la note. Elle compare chacun de mes gestes à une moyenne, et la moyenne devient une règle que personne n'a votée.
« Une ville où plus personne ne s'arrête sans raison est une ville qui a déjà renoncé. »
Ce que la machine appelle anomalie, nos villes l'appelaient autrefois la vie. Le marché qui déborde, la manifestation qui s'improvise, la conversation qui bloque le passage, l'adolescent qui traîne, le vieil homme qui refait trois fois le même tour de place. Aucun de ces gestes n'est efficace. Tous sont précieux. C'est même à cela qu'on reconnaît un espace public libre : il tolère l'inutile, il héberge l'imprévu, il pardonne l'écart.
Je ne me fais pas d'illusion sur la portée de mes flâneries. Elles n'arrêteront aucun marché de la sécurité, n'abrogeront aucune loi de prolongation. Mais je crois aux gestes qui entretiennent le muscle du refus. Marcher sans but, c'est rappeler, à soi d'abord, que la ville nous appartient autrement que comme un couloir de transit.
Alors je continue de m'arrêter au milieu du trottoir, et je note que c'est devenu un geste conscient, presque une décision. C'est peut-être cela, le signe le plus sûr que quelque chose a déjà changé : la spontanéité elle-même demande maintenant un effort. Personne ne me l'a interdite. Il a suffi que je commence à me demander de quoi j'ai l'air.
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