Média indépendant · sans publicité, sans traceur

Cybercratie

Données, algorithmes, pouvoir : l'information du côté des citoyens.

Surveillance de masse · libertés publiques · politique du numérique

← Opinions

Opinion

Tout le monde a haussé les épaules

Tribune. Le soir du vote Chat Control, j'ai voulu en parler à table. Quelqu'un a haussé les épaules : « De toute façon, ils savent déjà tout. » Tout le monde a ri. Cette phrase m'a poursuivi toute la semaine.

direction commune : acceptée par défaut
Une direction commune, acceptée par défaut. Illustration : Cybercratie.

Le 9 juillet, le Parlement européen a prolongé le dispositif qui permet aux plateformes de scanner nos messages. Le soir même, à table, j'ai voulu en parler. On m'a écouté poliment, puis quelqu'un a haussé les épaules : « De toute façon, ils savent déjà tout. » Tout le monde a ri, moi aussi, et la conversation est passée au dessert.

Ce haussement d'épaules m'a poursuivi toute la semaine. Il n'exprime ni accord ni indifférence : il économise une inquiétude. « De toute façon, ils savent déjà tout » a l'allure d'une lucidité. C'est surtout une politesse qu'on se fait à soi-même, celle de ne pas avoir à choisir. Celui qui s'inquiète, lui, choisit : il accepte de passer pour le parano de la table, celui qui lit les conditions d'utilisation.

« Deux mots, "de toute façon", et le travail de la surveillance est fait gratuitement. »

Rien n'arrange plus un système que de passer pour inévitable. Aucune loi n'oblige à considérer la partie comme perdue d'avance ; cette conclusion, nous l'offrons. Je remarque d'ailleurs que la phrase ne sort que sur ce sujet. Personne ne dit « de toute façon » pour une ligne de bus supprimée ou une cantine fermée : on proteste, on pétitionne, on gagne parfois. Nous réservons notre fatalisme à ce qui nous observe, comme si ce dossier-là avait été jugé avant d'être ouvert.

Alors j'ai fait peu de chose. J'ai écrit à mes eurodéputés, dix minutes. J'ai déplacé deux conversations vers une messagerie chiffrée. Et j'ai rayé « de toute façon » de mes phrases. Ce n'est pas un programme politique, c'est un réglage de langue. Mais les mots préparent les habitudes, et les habitudes préparent les lois.

Le prochain vote aura lieu à l'automne. D'ici là, chacun choisira ses deux mots. Les miens sont : pas encore.

Les tribunes publiées dans la rubrique Opinions n'engagent que leurs auteurs. Vous souhaitez proposer la vôtre ? Écrivez-nous.

Cybercratie, média indépendant, sans publicité ni traceur. Cet article peut être librement partagé.

← Retour à l'accueil